Sous la dalle

Nouvelle courte extraite du recueil "Souvenirs de la ferme"

Ce recueil de nouvelles se compose de 27 textes courts inspirés de souvenirs d’enfance à la ferme.

Notre repaire est situé sous la dalle, à l’abri des regards. Sur le côté de la maison, il faut descendre un escalier au bout de la terrasse pour se retrouver sous le niveau de la route, c’est là. Devant notre refuge se trouve un espace clos cerné d’un côté par de hauts murs et de l’autre par des haies d’arbustes. L’été, on peut manger des mûres, des cerises et des groseilles rouges en grappillant sur les branches qui cernent notre mini-parc.
Au fond, contre le mur qui retient la route, se tient un grand bassin rectangulaire en béton autour duquel on joue beaucoup Il s’agit par exemple d’en faire le tour sans tomber dans l’eau ou de rejoindre la route en grimpant aux parois rocheuses. Dans le temps, il paraît qu’on y plaçait des truites en attente d’être mangées, à présent c’est un vulgaire nid à grenouilles sauvages. Les œufs gluants s’entassent par centaines et on passe des heures à observer les différentes phases de la formation des têtards. L’hiver, quand tout est gelé, on monte sur le bassin ou on essaye de casser la glace pour voir l’épaisseur. Le jeu consiste alors à sauter à pieds joints sans passer à travers.
Mais nous restons le plus clair de notre temps à l’ombre de la dalle, à jouer à la dînette ou à échafauder des plans guerriers. C’est là qu’on épointe des flèches avant la prochaine bataille. Nous avons aussi conçu plusieurs cartes au trésor, soigneusement dissimulées dans des tiroirs secrets ou placées dans des bouteilles et enterrées aux quatre coins du jardin. On trace les plans de trésors imaginaires à l’encre invisible, du jus de citron qu’il faut révéler sous une flamme sans faire brûler le parchemin. Les traîtres à la cause sont enfermés au donjon ou doivent marcher les yeux bandés sur le rebord étroit du bassin, sous le regard affamé des créatures marines.

Sous la dalle, nous avons tout le confort moderne : vieux meubles en Formica, canapé et sièges de voitures, poêle et cuisinière. Les ustensiles de cuisine ne manquent pas et nous composons souvent de délicieuses soupes aux orties et à la boue que nous essayons de faire goûter à ma petite sœur. Les orties, c’est sa hantise, on s’amuse parfois à la pourchasser dans toute la cour en menaçant de la piquer. Elle n’est pas admise sous la dalle, elle est trop petite et il nous faut bien ménager un quota de victimes potentielles.
Parfois, on admet la présence de cousines éloignées, mais c’est à contrecœur et on ne leur parle pas des cartes au trésor ni de nos réserves de flèches empoisonnées, on essaye plutôt de jouer au docteur avec elles, histoire de les dissuader de revenir ou d’en savoir plus sur l’anatomie, vu que la voisine n’est pas toujours très coopérative.

Notre antre n’a ni portes ni fenêtres, si bien qu’il est à la merci de n’importe quel envahisseur. Plusieurs fois, des poules impudentes qui s’étaient infiltrées subrepticement dans le jardin sont venues déposer leurs fientes infâmes sur le sol et sur nos meubles, mais nous avons repoussé victorieusement ces assauts en poussant des cris de cioux et en les pourchassant sabre au clair.

Sous la dalle, dans l’angle sous l’escalier, il existe aussi une ouverture vers une grotte mystérieuse. A l’intérieur, c’est le noir complet et un mince filet d’eau court en permanence sur le sol boueux. Nous n’avons jamais vu d’adultes s’y rendre, et il nous a fallu du temps avant d’oser y pénétrer nous-mêmes. Des bruits effrayants s’en échappent parfois et nous imaginons des monstres borgnes ou des vampires assoiffés qui nous attendent tapis dans l’obscurité. Le soir, des chauves-souris sortent comme des fantômes de cette caverne secrète et on évite de venir sous la dalle dès la nuit tombée.
Pourtant, un jour, nous avons lancé une expédition. Je suis devant, suivi par la voisine et mon cousin, nous avons deux lampes de poche et nos épées en bois. On avance doucement, en promenant le faiseau dans tous les coins pour débusquer les démons. La grotte est en fait une longue et étroite pièce qui s’étire sous la terrasse de la maison. Un rat qui se faufile entre des caisses à moitié pourries nous fait sursauter. Le bric-à-brac qui s’empile sur les côtés pourrait cacher n’importe quoi : des caisses d’armes rouillées, un cercueil, une oubliette… Une odeur de moisissure flotte dans l’air et de l’eau suinte sur les murs, de petits stalactites sont parfois accrochés au plafond.
En approchant du fond, on voit des formes bouger, mon cousin et moi sommes prêts à fuir vers la sortie quand la lampe de la voisine révèle des chauves-souris accrochées à la voûte. On évite de les déranger, pas envie de les sentir voler silencieusement autour de nos têtes dans cet espace réduit. On rebrousse donc chemin, en prenant au passage quelques trophées, un vieux casque de l’armée et des poulies en acier. Nous sommes heureux de retrouver l’air libre et fiers de la réussite de notre exploration. Il n’y a sans doute pas de monstres dans cette caverne, on évite quand même de s’en approcher et on n’y entre jamais seuls. On s’en sert parfois comme cachette ultime, mais sans s’aventurer trop loin à l’intérieur, on ne sait jamais…

Le recueil de nouvelles "Souvenirs de la ferme"

> Thèmes :  Naïf
- 12 mai 2005 - Màj Décembre 2009
 
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David.Myriam : : Artiste : Exposition de créations engagées : nouvelles, poèmes, dessins noir et blanc, films d'animation, dessin sur sable, BD...
David MyriamAdresse auteure :: http://art-engage.net
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