Comme avant

Une nouvelle noire qui date un peu, avec quelques longueurs, mais avec des passages cinglants et critiques...
Une sorte de transcription de l’enfer créé sur terre par l’humanité.

Tout a commencé dans une ville comme tant d’autres, de taille moyenne, avec son attirail urbain habituel et ses habitants mornes encerclés d’immeubles rénovés. Rien ni personne n’a pu échapper au phénomène (d’ailleurs, le voulaient-ils ?), progressivement, inexorablement, toute la ville fut touchée.
J’ai essayé ici de restituer ce que j’ai vu, en respectant l’ordre chronologique. Ce texte est une sorte de compte rendu objectif.
Bon, voilà ce que j’ai pu observer depuis ma fenêtre et durant mes sorties, de plus en plus courtes.

Venue de nulle part et de partout, une odeur de mort se répandit lentement dans la ville. Elle s’infiltrait partout, dans les maisons, les usines, les vêtements, on aurait dit qu’elle collait à la peau. C’était une odeur de cadavre déjà froid mais avec encore un petit parfum de vie, quelque chose de pénétrant, lourd et poisseux.
Etrangement, les habitants, quoique incommodés, étaient à peine surpris. Ils en ont cherché la source éventuelle aux abattoirs, mais elle venait de partout. Alors, après avoir vainement essayé de la faire disparaître en lavant, désinfectant, brûlant, ils se sont résignés, ils s’y sont même habitués jusqu’à l’oublier complètement.

Puis, dans des secteurs un peu isolés, certains entendirent des sortes de cris, des hurlements même.
Au début, ils n’y ont guère porté attention, croyant que c’était simplement le fruit de leur imagination ou de la télévision. Quelques-uns appelèrent la police, croyant avoir surpris des règlements de compte entre malfrats. Mais les représentants de l’ordre en place à l’époque n’ont jamais rien trouvé, aucune trace de violences suspectes. Leur compétence ne fut pas mise en doute car petit à petit les râles, les cris, se firent plus forts, plus distincts et chacun put les entendre, dans toutes les rues, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Et là aussi les habitants ne trouvèrent pas de cause à ce phénomène : était-ce une manoeuvre d’espions étrangers ?, Un maniaque en délire ?, Une hallucination auditive et collective due à une trop grande consommation des violences télévisuelles ??... Même les experts durent renoncer à se perdre en conjectures.
Certaines personnes réduisirent leur nombre d’heures de télévision et de Walkman, espérant une amélioration : en vain. Alors il a bien fallu qu’ils s’habituent. Ceux qui n’avaient pas de triples vitrages mirent des boules quiès, puis des casques antibruit, pour pouvoir dormir en paix.

Un soir, après une journée lourde comme du plomb, le ciel s’est couvert, devenant complètement noir, et un orage d’une rare violence éclata. Le problème, c’est que l’eau qui tomba ce soir-là était rouge, rouge sang ! Certaines personnes s’affolèrent vraiment, croyant que le ciel allait leur tomber sur la tête, que c’était la fin du monde... Mais rien de plus n’arriva.
Des scientifiques analysèrent rapidement cette eau écarlate et eurent la stupeur d’y trouver effectivement du sang (ils auraient préféré n’importe quel autre produit, même très toxique) ; il était très dilué, mais il y en avait suffisamment pour colorer l’eau. Ca ressemblait beaucoup à du sang humain, mais c’était néanmoins différent de toutes les sortes de sang connues. Au début, les chimistes espérèrent que cette composition pour le moins inhabituelle était due à des mélanges inédits de polluants atmosphériques divers. Mais un cocktail de métaux lourds et autres oxydes donnant du sang, cela paraissait impossible, même avec l’aide de fuites radioactives. Et pourtant, les faits étaient indiscutables.
Le maire demanda à l’armée si elle ne se livrait pas à de nouvelles expériences dans la région. Mais non, même les militaires, qui pourtant en avaient vu d’autres, étaient stupéfaits et ignorants. Heureusement, cette eau légèrement ensanglantée n’est pas du tout toxique ; elle est juste un peu gluante ; on peut en boire sans aucun danger.
Le phénomène se renouvela, et chaque pluie était un peu plus rouge, un peu plus concentrée que la précédente.
Finalement, personne ne trouva d’explication et encore moins comment arrêter cette sorte d’hémorragie diluvienne. Et là aussi, les habitants ont fait avec.
Voici deux conséquences inattendues de ce nouveau phénomène :

Après plusieurs semaines de pluie quasiment interrompue, les habitants eurent la surprise de voir de l’eau rouge sortir de leurs robinets. Les grandes quantités d’eau de pluie ensanglantée avaient "contaminé" les nappes phréatiques qui approvisionnent la ville en eau potable ; tout le circuit de distribution était donc touché. Les stations de traitement essayèrent de mettre en place de nouveaux systèmes pour débarrasser l’eau de tout ce sang ; mais comme ça coûte cher, que c’est très difficile car il faut tout revoir, que les concentrations augmentaient et que ce n’est pas toxique, elles abandonnèrent, se contentant de vérifier régulièrement sa pureté.
Pour tirer parti de la situation, le maire lança une campagne d’enfer vantant les mérites de son eau au sang, unique au monde, fortifiante, nourrissante : "l’eau rouge : buvez et mangez en tous !, elle est naturellement riche en protéines et nous l’avons enrichie en vitamines B1, B2, B5, B6, B7, B12, PP, E, en folate et en fer." (afin d’écouler les vieux stocks de l’usine chimique du coin). Ca a marché ; il a alors ouvert une station thermale pour accueillir les curistes venus de plus en plus nombreux se fortifier en buvant de l’eau rouge. Et finalement, les habitants étaient très contents de disposer de cette eau spéciale et rare au même prix que l’ordinaire. Seuls quelques irréductibles, soucieux de leur santé (ils avaient peur des maladies transmissibles par le sang) firent installer à prix d’or des épurateurs à domicile.

Tandis que les habitants s’habituaient à cette eau rouge, les cris inexpliqués s’amplifiaient et se diversifiaient. Ils purent entendre clairement des cris de personnes torturées, des hurlements d’animaux qu’on égorge (ce sont les travailleurs de l’abattoir municipal qui les reconnurent, car ils les connaissent bien) qui parfois avaient l’air humain, ainsi que des râles, des pleurs de mourants et d’autres atrocités non identifiées (il n’y avait pas encore de militaires assez qualifiés dans cette ville : eux auraient certainement pu les reconnaître).
Pour être sûrs de ne pas se leurrer, un soir, tous les habitants coupèrent simultanément leurs postes de télévision et de radio : les cris divers étaient toujours aussi présents (quoiqu’un peu atténués). A ce stade, les gens les plus fatigués portaient des casques antibruit même la journée, pour ne pas devenir complètement dingues.

Bientôt, des bruits sourds d’explosions apparurent. Là, les habitants, fort de leur expérience et de leur culture télévisuelle, reconnurent très vite les sonorités caractéristiques de la guerre. Mais il n’y avait pas d’armées en vue, ni de hauts parleurs dissimulés dans les recoins. Ces bruits étaient encore lointains, atténués, mais on pouvait déjà distinguer les mitrailleuses des chars, les missiles air-air, air-sol, sol-air et sol-sol des missiles antimissiles (il n’y avait pas d’étendues d’eau suffisamment grandes dans les environs). On aurait dit un vrai conflit, mais sans les destructions d’usage, pour l’instant du moins. Certains, craignant l’arrivée des bombes, s’installèrent des abris dans les égouts.

C’est à ce moment que les bruits de la guerre furent couverts par un deuxième orage, plus assourdissant encore que le premier.

En même temps que les éclairs aveuglants, apparut, en plus de l’odeur de cadavre persistante, un fumet de cochon grillé. Il ne pouvait pas provenir des barbecues de plein air, ce n’était pas la saison : toujours pas d’explication en vue.
Dès les premières gouttes, tout le monde se précipita aux abris, par précaution. Ils n’eurent pas tort, car quelques minutes plus tard des grêlons gros comme des billes s’abattirent sur la ville, endommageant les toitures, les voitures et les sans abri.
Naturellement, ces grêlons étaient rouges, mais les scientifiques n’eurent pas besoin d’analyses pour identifier ce qui était congelé à l’intérieur : des petits morceaux de chair. Chaque grêlon était une bille de glace au sang enrobant un morceau de chair congelée. Les gens, s’attendant à pire, ne furent pas trop effrayés (surtout les bouchers et les propriétaires de congélateur).
La grêle de chair congelée ne dura pas et, bien que la pluie ensanglantée continuât, pas très intense mais sans interruption, les habitants sortirent de leurs trous. La glace fondit rapidement, libérant la chair, qui décongela à vue d’oeil. La plupart des morceaux furent dévorés par les oiseaux, les rats, les chats, les chiens, les pauvres qui ne pouvaient pas se payer un bon bifteck et les amateurs de goûts exotiques (les écolos s’abstinrent car ils avaient peur d’une chair non bio). Malheureusement, ce qui ne fut pas consommé ou mis au congélateur, car trop inaccessible, commença à pourrir sur place et une odeur de viande en putréfaction recouvrit la cité. Le pourrissement était accéléré par la chaleur étouffante et moite qui durait depuis quelques jours. Et les habitants, afin de pouvoir continuer à vivre normalement, nommèrent des agents chargés du nettoyage des rues ; ils avaient de la viande (pardon, du pain) sur la planche.

Avant qu’ils ne puissent prêter attention aux bruits de guerre qui s’amplifiaient, les égouts débordèrent. Ils ne pouvaient plus évacuer toute l’eau rouge ; une mare infecte s’étendit dans les rues. Des flots immondes et bouillonnants sortaient de partout. Dans cette mélasse nauséabonde, se mêlaient le sang, l’eau, la chair pourrissante, les excréments des habitants non constipés par les événements, diverses ordures et quelques rats noyés. Cette fois, ils étaient vraiment dans la merde.
Les pompiers, les nouveaux agents du nettoyage et les rares volontaires furent vite débordés ; ils avaient beau pomper, le niveau de "boue" ne baissait pas. La pluie continuait. De toute façon, ils ne savaient plus que faire des "matières" pompées car leurs citernes étaient pleines et ils ne pouvaient plus les vider dans les rivières avoisinantes : elles aussi débordaient de rouge. Ils ne pouvaient pas non plus aller vidanger plus loin, dans une région épargnée : toutes les routes étaient coupées.
Deux heures plus tard, alors que le niveau atteignait par endroits un mètre, la pluie s’arrêta enfin, la mare de... se stabilisa. Les pompiers et consorts, philosophes, décidèrent d’attendre que le niveau baisse. Les citadins ne voulaient pas s’avouer vaincus et se rendirent quand même à leur travail (sauf ceux qui ne savaient pas nager). Ils pataugeaient dans la boue, glissaient sur des flaques de sang, se déplaçaient sur des pontons ou avec des barques improvisées. Il y eut quelques noyés (les premiers morts humains dus à ces phénomènes inexpliqués) mais la vie, avec l’habitude, reprit son cours. Après quelques aménagements (installation de diffuseurs de parfums un peu partout) et déménagements (monter les meubles au premier), les gens ne firent plus grand cas du bourbier dans lequel ils se trouvaient. D’autant que le niveau commençait à baisser.
Voici quelques différences notoires (par rapport à "avant") que j’ai pu constater à ce moment :

Durant deux jours, il n’y eut rien de nouveau, juste les bruits de guerre et de bottes qui s’amplifiaient lentement, et les cris, les râles qui continuaient. Il n’y avait plus de pluie, juste les odeurs de cadavre, de chair pourrie, de fosse septique, de cochon grillé, de rats décomposés et aussi les senteurs chimiques de divers produits déversés par une usine qui avait profité des pluies pour se débarrasser de quelques substances indésirables inrecyclables. Le maire s’est tu. Il n’avait pas de preuves formelles et l’entreprise en question employait cinq cents personnes.
Durant ces deux jours de relative "accalmie", la secte des adorateurs du Dieu de la Pluie Rouge, pensant avoir été entendue, redoubla ses sacrifices animaux. Ils égorgèrent ainsi 3117 poulets industriels qui, de toute façon, seraient morts de faim. En effet, leurs aliments préfabriqués en Somalie s’étaient perdus dans une rivière rouge en crue. Ce surplus de sang ne fit pas tellement remonter le niveau de la nappe de... , car la proportion était trop... disproportionnée.
Je ne sais pas si cette secte fut vraiment entendue, car s’il n’a plus plu rouge, le vacarme guerrier prit par contre possession de la ville et de véritables explosions eurent lieu en plein centre. Deux immeubles eurent un étage ravagé et une maison fut soufflée. Presque tous les occupants périrent carbonisés. Les secouristes pensèrent d’abord à des explosions dues à des ruptures de canalisations de gaz, mais les immeubles n’en étaient pas équipés. Chose curieuse, personne ne remarqua d’obus ni de missiles sol-sol ou air-sol (les missiles mer-sol étant improbables, vu l’absence d’étendues d’eau suffisantes dans les environs). Il n’y avait d’ailleurs pas non plus de traces d’explosifs, même artisanaux, sur les lieux.
Le maire questionna une nouvelle fois l’armée, demandant si elle ne testait pas des destructeurs à ultrasons ou à ondes infra-atomiques invisibles : négatif, et d’après leurs services de renseignement, personne au monde ne contrôlait encore de telles armes.
Alors là, militaires et habitués de la guerre à la télévision ou ailleurs furent babas : des bruits de champ de bataille sans bataille et des destructions sans engins de destruction, ça dépassait tous les films de science fiction ainsi que les guerres chirurgicales modernes, qui, bien que discrètes, utilisent toujours des engins et des soldats.
Les habitants n’eurent pas tellement de temps pour réfléchir à la question. D’autres explosions suivirent : un immeuble s’écroula et deux incendies commencèrent. La population se rua dans le plus grand désordre aux abris ; il y eut de nombreux morts, entre les gens piétinés par les plus pressés et ceux qui périrent noyés dans les souterrains encore remplis d’eau. Finalement, seuls quelques abris étaient utilisables, les rats -très sensibles au bruit- s’y entassèrent avec une bonne partie des habitants.
Ces réfugiés souterrains, bien que terrorisés, ne restèrent pas longtemps sous terre, pour de nombreuses raisons :

Au bout de cinq minutes, tout le monde est ressorti (sauf les rats), et les clochards qui avaient d’abord étés interdits d’abris ont dû y descendre de force. Les habitants, qui craignaient les vols, les y obligèrent en leur disant que c’était une bonne occasion pour un grand lavage. Tous ces sans abris périrent noyés et sales dans les souterrains.
Les citadins se ruèrent vers leurs logements malgré les explosions et la boue. Beaucoup s’étalèrent dans la fange au milieu des porcs échappés de la porcherie voisine (à cause de leur précipitation et des débris, des cadavres qui jonchaient un sol déjà rendu glissant par le sang). Ca leur entrait dans la bouche, le nez , les oreilles et les yeux, mais ils purent se relever et retrouver leurs habitats respectifs malgré ce bain de sang forcé.
Dans la hâte, personne ne remarqua que la plupart des arbres étaient morts, desséchés. Seuls quelques écolos attardés s’en émurent et entreprirent d’en planter d’autres dans de grands pots en béton, afin de les isoler de la boue toxique et puante.

A ce stade, je commençais à avoir peur, je sortais moins ( j’avais des provisions pour tenir un moment), mais je voulais rester le plus longtemps possible. Je ne me sentais pas vraiment "concerné", "impliqué", j’avais l’impression d’être un observateur "extérieur", "neutre". Je sentais qu’il fallait que je reste pour tout voir, tout noter afin de le livrer plus tard à ceux qui voudraient savoir ce qui s’était passé exactement ici. Ces événements étaient violents mais, curieusement, je ne me sentais pas en danger.

Je crois que c’est depuis le début des explosions inexpliquées que les comportements commencèrent à changer. Ils semblaient perdus, fous (remarquez, il y avait de quoi), affolés, mais ils ne songeaient pas à partir loin de toutes ses horreurs. Je voyais aussi qu’ils étaient plus maigres et perdaient leurs cheveux.

Pour parer au manque crucial d’abris, un tour de rôle équitable fut instauré. Mais les plus riches s’achetèrent des places et il existait aussi des refuges non déclarés que certains se gardaient pour eux seuls.

Pour tenter de calmer et de rassurer les esprits enfiévrés, le prêtre rassembla les croyants (il y en avait plus que d’habitude) dans son église. Il leur expliqua que Dieu leur avait envoyé cette épreuve inhabituelle afin d’éprouver leur foi, qu’il leur fallait prier davantage, accepter les événements et continuer à croire. Avant de pouvoir leur donner l’absolution d’usage, il fut interrompu par deux explosions dans le toit de l’église ; des débris tombèrent sur les fidèles, en tuant quelques-uns, et tout le monde sortit précipitamment.
Après ça, il y eut moins de croyants, ce qui ne changea pas grand-chose, et le curé fut remplacé par un prêtre de la secte Rouge qui avait plus de succès grâce au spectacle des sacrifices en direct. Lors des grandes cérémonies, tout était retransmis à la télévision : il ne manquait que l’odeur des animaux égorgés pour l’occasion.
Les averses et les explosions redoublèrent soudain d’intensité. Le sang des victimes se mêlait au sang de la pluie et de la boue des égouts. La chaleur augmentait encore ; on se serait cru dans un four, en train de cuire à petit feu comme un rôti. Par endroits, la boue, avec sa croûte de sang séché, ressemblait à une coulée de lave en fusion.
Pour parer à la corruption et au manque de place, les habitants construisirent de nouveaux abris et certains durent abandonner à regret leur travail habituel. Les plus riches installèrent des climatiseurs dans leurs blockhaus de luxe, les autres avaient l’impression d’être en chambre chaude.
Les nettoyeurs étaient débordés, ils n’avaient plus le temps de s’occuper des rues : les victimes à secourir s’entassaient au milieu des ruines fumantes.

Le gouvernement commençait à être préoccupé par la situation mais ne savait que faire. Après maintes hésitations, il autorisa le régiment présent sur place à investir la ville, afin qu’il aide les habitants et contrôle les milices qui commençaient à se former. Ces militaires auraient bien voulu se servir de leurs armes, mais les explosions étant inexpliquées ; ils ne savaient pas encore sur qui riposter.
Le gouvernement envoya aussi des journalistes et des scientifiques afin de couvrir l’événement. Par précaution, les scientifiques avaient revêtu des combinaisons étanches, car ils avaient peur d’une contagion. Afin de limiter les risques éventuels de contamination, des forces spéciales encerclèrent la ville et interdirent tout va-et-vient non autorisé. Les journalistes avaient été triés sur le volet et relatèrent les événements comme s’il s’agissait d’une banale expérience psychologique visant à tester les réactions d’une ville pendant une guerre moderne. Conformément à l’article 210-a-12 de leur contrat avec les autorités, ils ne dirent rien d’autre que ce qu’on leur avait dit de dire.
Les scientifiques, eux, ne comprenaient rien et ne pouvaient rien faire, mais ils n’arrêtaient pas de fournir des explications rationnelles et de s’activer follement. Ils parlaient d’hallucinations, de virus de la folie, de Sida mental, d’extraterrestres vicelards... Ils faisaient des tas de mesures et notaient scrupuleusement tout ce qui se passait : nombre de morts, état sanitaire de la population, composition de la boue qui s’étalait partout, concentration du sang dans l’eau, nombre d’explosions par heure et par habitant, intensité sonore des hurlements...

Le prêtre revint à la charge en prétendant cette fois que c’était plutôt le diable qui leur jouait des tours en leur fabricant cette sorte d’enfer et qu’il leur fallait prier un bon coup pour que Dieu chasse ces horreurs. Il fut chassé à coups de pavés (déchaussés de la voirie par la chaleur et l’humidité ambiante) et disparut dans les ténèbres des banlieues extérieures .

L’armée fit son travail ; elle s’occupa du maintien de l’ordre et du secours des sinistrés divers avec l’aide de la police, des gendarmes, des milices, des pompiers, des employés nettoyeurs et des nombreux volontaires. Devant l’ampleur du désastre, les gens se serrèrent un peu les coudes, au moins les premiers jours.
Les scientifiques et les journalistes, avec l’aide des militaires et des polices locales, installèrent des caméras et divers détecteurs à tous les coins de rue, car ils voulaient être informés de tout. Les scientifiques n’apprirent rien de plus, mais ce dispositif s’avéra très utile par la suite aux milices et assimilées.

Le maire démissionna ; il était comme les égouts : débordé. Il parvenait tant bien que mal à gérer les chômeurs, les délits ordinaires et les quelques crimes. Mais là, c’était trop ; il n’était plus assez compétent. Son adjoint, qui voulait de l’avancement depuis longtemps, s’offrit de le remplacer ; il promit de tout nettoyer, de remettre de l’ordre afin que chacun puisse vivre comme avant. Il engagea de nouveaux nettoyeurs. Ils purent enfin évacuer tous les cadavres en les entassant dans la fosse de la décharge municipale. Il était temps car, avec la chaleur accablante, les macchabées se décomposaient très vite ; et les passants étaient gênés par ce spectacle visuel insupportable. L’odeur ne les incommodait pas trop, elle était couverte par les autres.

Devant ce charnier insoutenable, les pacifistes locaux organisèrent une journée de fête avec manifestation le matin, marche pour la paix l’après- midi et concert pour la réconciliation entre les peuples le soir. Ils voulaient en cette occasion exprimer leur colère et dire non à cette guerre absurde, bien qu’ils ne sussent pas encore s’il existait un agresseur. Il y eut pas mal de badauds attirés par la foule, le bruit, la barbapapa, les merguez frites et les marchandes de glaces, mais ils ne firent rien de plus que le début de la manifestation, car le cortège fut à moitié enseveli par l’effondrement imprévu d’un immeuble de grand standing.
Les pacifistes, les diplomates, les scientifiques, les militaires... étant impuissants, les habitants durent s’habituer à cette sorte de guerre non annoncée et incompréhensible.
Ils se calfeutrèrent dans leurs appartements avec des sacs de sable, des couvertures, de vieux meubles. Quand ils devaient sortir, ils couraient pour rester le moins longtemps possible exposés dans les rues, ce qui leur permettait de faire encore moins attention à leurs semblables, pareillement pressés. Au bout d’un moment, cette "guerre" fit partie de leur vie, des risques normaux qu’on endure en râlant un peu, comparables à ceux que prend un automobiliste parisien se rendant sur la Côte, un 15 août, par la R.N. 7. Et ils retrouvèrent leurs activités habituelles, en les adaptant aux circonstances.

Néanmoins, quelque chose avait changé dans leur vie : leurs loisirs. Comme ils avaient peur de mourir prochainement et subitement, ils voulaient en profiter un maximum, au cas où... Ils se jetaient donc frénétiquement sur les drogues et les plaisirs, licites et illicites. Le maire autorisa la réouverture des deux casinos et laissa se développer la prostitution. Entre les bombes et les incendies, tout le monde avait le feu aux fesses et le foyer conjugal, les amant(e)s, la télévision, le sexe virtuel, les revues, le Minitel ne suffisaient plus. Dans les blockhaus, il se créait des tas de cercles de jeux souterrains et clandestins ; les marchands d’alcool et de tabac firent fortune.
Le maire, pour se faire bien voir et se débarrasser de quelques indésirables, fit arrêter plusieurs personnes qu’il présenta comme étant des terroristes co-responsables des destructions. Comme il était encore humain, il les enferma au fond de la prison au lieu de les offrir à la foule qui s’offrait de les lyncher en public, pour l’exemple.

Malgré le marché noir et les passeurs qui traversaient la barrière des forces spéciales (en offrant quelques billets), les vivres commençaient à manquer ; c’était l’heure des restrictions. On pouvait voir des apprentis bouchers courir avec une hache après les porcs échappés de l’usine à viande afin de se constituer une réserve. Des gamins, apprentis adultes, tiraient à la fronde ou au 22 long-rifle sur les pigeons et les rats qu’ils revendaient à bon prix aux bouchers
Mais, malgré tous ces efforts, les citadins maigrirent et commençaient à ressembler à des Africains en état de disette moyenne. Ils demandaient bien l’aide du gouvernement, mais, avec les lenteurs administratives et la grève des routiers... Ils espéraient aussi un secours humanitaire de la part des organisations non-gouvernementales mais ils n’eurent pas grand-chose parce que :

Les plus faibles moururent de faim. La décharge étant déjà pleine, les nettoyeurs jetèrent les morts dans la fosse qui sert d’ordinaire à détruire les excédents agricoles. Les cadavres ruisselant de sang s’entassèrent sur les fruits pourris.
Les traits des malheureux citadins se creusaient, ils avaient les yeux noirs et étaient presque chauves. Ils se ridaient et se desséchaient sous l’effet de la chaleur et des gaz malsains qui s’échappaient de la mare de boue dans laquelle ils pataugeaient. A certains endroits, on aurait dit que les relents d’égout bouillaient. La ville ressemblait à la fois à un cimetière, à un champ de bataille et de ruines post-nucléaires, à un égout à ciel ouvert mêlé à de la lave en fusion, à un abattoir détruit par un ouragan et à un camp de concentration pour morts-vivants affamés.

N’utilisant pas l’électrocution pour leurs sacrifices en série, ceux de la secte Rouge portaient des couteaux miniatures autour du cou, comme d’autres une croix.
Cette mode fut suivie par le reste des habitants, mais avec des couteaux grandeur nature servant à égorger les animaux qu’ils rencontraient. A ce stade de la faim, même les animaux domestiques, ordinairement choyés et (ou) utilisés avec un minimum de douceur, furent dévorés. Tous y passèrent : chats, chiens, canaris, boas, poissons rouges... Seules les mygales d’appartement furent épargnées. Les gamins devenus adultes poursuivaient les survivants dans les ruelles. Les écolos, bien qu’affamés eux aussi, râlèrent un peu, car ils préféraient tuer sans violences inutiles.
En fait, ces massacres étaient un peu superflus, car les gens manquaient surtout d’aliments énergétiques, de sucres, les protéines et les vitamines nécessaires étant déjà assurées par le sang présent en grande quantité dans l’eau de pluie et par les stocks de l’usine chimique.
Les animaux du zoo, du cirque et les taureaux servant aux corridas furent sacrifiés aussi pour leur viande, et parce qu’il n’y avait plus grand-chose pour eux.

Après ça, les gens n’étant toujours pas rassasiés, la situation devint critique. Il y eut bien quelques parachutages de boîtes de conserve de boudins blancs vitaminés, revendues très cher au marché noir, mais c’était insuffisant.
Les gens étaient vraiment désappointés. Pour oublier, ils s’offrirent davantage d’émotions, d’évasions et ils essayèrent la roulette russe. Les drogues dures étaient partout. Une vraie mafia apparut, contrôlant tous les trafics : argent, drogue, sexe, armes, nourriture...
Il y eut une nette augmentation des meurtres, viols et vols en tout genre ; la mafia exerçait la terreur d’usage et les citadins se défoulaient en réalisant tout ce qu’ils n’osent pas faire habituellement. Dans la confusion totale, chacun pouvait réaliser ses fantasmes et ses vengeances. Personne ne s’en privait.
Peut-être aussi que le sang leur avait monté à la tête à force de boire de l’eau rouge ?
Ce climat pesant faisait que tout le monde avait peur de tout le monde ; les serruriers et consorts firent fortune à force de rajouter des barreaux aux fenêtres et des systèmes de sécurité dans tous les coins.
Le vent de folie touchait tout le monde. Armée, police, gendarmes et milices n’étaient pas épargnés ; ils usaient avec autorité de leurs armes pour s’enrichir aux dépens des faibles. Ils luttaient contre la mafia pour le contrôle du pouvoir, quand ils ne la rejoignaient pas.
Même les scientifiques, malgré leurs combinaisons étanches et leur nourriture aseptisée étaient "contaminés" et participaient à ce délire orgiaque, ainsi que les "irréductibles" : ceux qui avaient fait installer des épurateurs à domiciles. L’eau au sang n’était donc pas le cause de cette folie collective. Néanmoins, je continuais de boire l’eau minérale que j’avais en stock.
Même les travailleurs sans histoires quittèrent leurs postes, préférant le marché noir, plus lucratif. Seuls les adeptes de la secte Rouge s’interdisaient luxure et luttes de clans. Ils continuaient rigoureusement les sacrifices animaux avec des cafards, car il n’y avait plus rien de vivant à la taille au-dessus, à part les hommes.
Partout, la pagaille régnait. Ni la mafia, ni les forces armées n’avaient réussi à l’emporter et à imposer son ordre propre, et le chaos social n’était plus loin, car les familles, qui sont pourtant le pilier granitique entouré de béton armé de la société, partaient en morceaux, éparpillées entre la luxure, la fosse commune et la lutte armée.
Une augmentation des dénonciations et arrestations ne suffisait plus à ramener un seul semblant de calme.

Le maire, jugé trop mou par une population avide d’une poigne de fer pour ramener l’ordre d’une main ferme, fut destitué.

La mafia et "les armées" en décomposition se disputèrent sa place. Mais c’est finalement le grand chef de la secte Rouge, plébiscité par le peuple pour son sérieux et ses promesses d’épuration, qui l’emporta. J’appris par la suite qu’il avait conclu un pacte avec la mafia et "les armées", stipulant qu’il les laissait libres dans leurs secteurs, à condition qu’elles agissent très discrètement et qu’il soit intéressé aux recettes de toutes les activités illicites.
Dans ses discours, il parlait de race pure, de Dieu en colère à causes de races impures, de restructuration radicale... il fut applaudi par une foule en liesse, ravie d’élire quelqu’un ayant des solutions à tous les problèmes et leur promettant : Ordre, Progrès et Bonheur.
Par référence à son habit rouge sang et aux sacrifices animaux, il se fit appeler : le Grand Guide Rouge.

Il commença par sacrifier les personnes arrêtées par le maire précédent (c’est quand même mieux que les cafards) pour bien montrer sa détermination. Il installa ensuite des potences à tous les coins de rue. Pour satisfaire ses "gens" il autorisa la pendaison (après procès populaire) de tous les présumés terroristes ou autres personnages dangereux. Les citadins étouffaient de joie et ne se privèrent pas d’exercer leur droit de pendre. Avant d’aller plus loin et de réaliser la plupart de ses promesses électorales, il organisa un grand référendum du "oui à une ville pure" afin d’asseoir son autorité et ses projets. Il avait expliqué que si Dieu était en colère et leur envoyait ces épreuves inhabituelles, c’était à cause de catégories sociales ou raciales, sales et impures, qui l’indisposaient. Il se proposait donc maintenant de les éliminer purement et simplement. Tout le monde se précipita pour voter oui à ce référendum, chacun croyant appartenir à la catégorie dite pure.
Je pus voir des vieux en fauteuil roulant, des estropiés, des malades se traîner dans les flaques de boue sanglante afin d’apporter leur acceptation volontaire.
En votant oui, les gens espéraient retrouver une ville stable et rangée, propice à la réalisation de leurs désirs. Ils voulaient l’ORDRE, car dans un chaos ininterrompu et total, ils n’avaient pas le temps de jouir de leurs vies de façon vraiment satisfaisante (même s’ils avaient la compensation de pouvoir faire les choses qu’ils n’osaient pas faire en temps normal).

Ils l’eurent.

Avant le règne du Grand Guide Rouge, tout se vendait dans la rue : viande, sang, enfants, organes... Maintenant tout est organisé, contrôlé, et se déroule dans des locaux spécialisés.

Dans le cadre de la grande réorganisation, le Grand Guide Rouge fit sacrifier les fous, les vieux de l’hospice, les handicapés graves et les sidéens déclarés, car ils demandaient trop de soins.
Il désigna ensuite les catégories impures : les sous-hommes. Il y eut d’abord : les clochards (il en restait peu), les drogués, les homosexuel(le)s, les suicidaires (sauf ceux qui s’engageaient dans les forces spéciales), les sorcières, les gitans et les séropositifs. Il désigna aussi tous les opposants à son programme car, disait-il : "ils s’opposent à la volonté de Dieu qui a placé dans ma main le couteau purificateur". Pour finir, il s’en prit aux Noirs, Jaunes et Maghrébins ainsi qu’aux Juifs, Chrétiens et Islamistes (en France, il existe peu d’adeptes des religions orientales). "La race pure doit être Rouge et Blanche, et la seule religion officielle acceptable est le culte du Dieu de la pluie rouge et de son représentant : moi même."
A la fin, seuls les ressortissant avérés de la race Rouge et Blanche l’applaudissaient encore à tout rompre.

Toutes ces catégories impures furent d’abord utilisées pour les travaux pénibles, tandis que les Rouges et Blancs occupaient tout les postes importants : directeurs, petits guides rouges, gradés, instituteurs, juges...
Ensuite, les impurs (surtout ceux qui n’étaient pas, ou plus, aptes au travail) eurent le grand honneur de servir aux prélèvements d’organes et de sang. "C’est leur âme et leur cerveau qui sont pervertis, mais leur corps peut encore nous servir" disait le Grand Guide Rouge. Le sang d’impurs servait aux transfusions (les explosions causaient de nombreux blessés) et fut aussi consommé comme boisson afin d’augmenter la pigmentation rouge de la peau des élus purs. "Leur sang est rouge : buvons-le, c’est un cadeau du ciel pour nous purifier et nous rougifier" vociférait le Grand Guide Rouge. Les scientifiques étaient ravis d’utiliser enfin leurs compétences pour les transferts d’organes sur des Rouges et Blancs endommagés.
Une fois les organes et le sang nécessaires prélevés, les impurs encore vivants étaient achevés par les militaires, ravis d’utiliser en cette occasion leurs mitrailleuses lourdes. Les adeptes purs et durs de la secte Rouge auraient préféré égorger chaque impur au couteau mais, vu le nombre, c’eût été trop long.
Comme la faim sévissait toujours, les Rouges et Blancs mangèrent quelques inférieurs grillés au feu de bois. Mais une fois l’usine à viande remise en route, les cadavres d’impurs furent plutôt utilisés pour engraisser les porcs, après avoir été réduits en bouillie à l’usine de concassage de gravier, qui n’était plus approvisionnée, et mélangés avec de l’eau rouge coagulée.

A ce stade, j’aurais bien voulu me tirer de cet enfer, mais malheureusement, je voyais avec mes jumelles que les forces spéciales encerclaient toujours la ville. J’attendais un moment plus propice.

La chasse aux impurs fut de courte durée. Grâce au zèle de la population Rouge et Blanche et au système de télésurveillance installé auparavant, ils furent très vite tous repérés. Certains impurs s’enduisaient de sang ou de peinture rouge afin d’échapper aux rafles, mais comme tout le monde se connaissait ils étaient vite dénoncés. Surtout qu’il existait une prime pour chaque capture.
Presque tous les inférieurs (sauf ceux qui avaient réussi par leur zèle et leur métamorphose physique à s’intégrer aux Rouges et Blancs) étaient parqués dans la prison, le stade municipal et les camps de purification ethnique. Seuls les opposants étaient enfermés à l’hôpital psychiatrique. Les dénonciations arrachées de force étaient donc devenues inutiles mais les R. et B. continuaient de torturer, par plaisir pur.
Un volant suffisant d’impurs fut conservé en bonne santé physique pour les travaux difficiles et la réserve d’organes et de sang frais. le reste fut massacré par les militaires et les petits guides rouges. Sur le terrain de football, un remake des jeux de cirque fut organisé afin de distraire les foules par un reality show unique et peu banal.

Bien que la ville comptât peu d’immigrés de couleur, après ces épurations massives, il ne restait plus grand monde de valide, d’autant que les explosions tuaient et mutilaient sans répit.
Pour reconstituer rapidement les stocks humains et développer la race pure, le G.G.R. mit en place une banque de spermes et d’ovules. En plus de leur devoir conjugal obligatoire, les R. et B. devaient périodiquement faire don de leurs gamètes. Cette banque alimentait une usine automatisée qui produisait des foetus en série dans des cultures de tissus vivants baignant dans le sang extrait de la pluie. Suivait une couveuse accélérée qui permettait environ 3000 naissances tous les 4 mois. Ce sont les scientifiques envoyés par le gouvernement qui installèrent ce complexe de natalité. Il y eut du rebut, surtout au début, mais l’ensemble fonctionna plutôt bien.
Les bébés devaient être parfaits, bien rouges, sans tares, génétiquement et physiologiquement sains. De nombreux tests étaient effectués avant la naissance, et au moindre défaut de fabrication, les prêtres techniciens ordonnaient l’interruption de grossesse (pour une femme) ou le retrait des chaînes de croissances (pour les produits de l’usine à naissances). Tous ces rebuts étaient efficacement recyclés. Par la suite, les gamètes furent sélectionnés génétiquement et les ratés diminuèrent.
Dès que possible, les bébés étaient nourris au sang et aux légumes rouges afin qu’ils acquissent le bon teint des R. et B.. Ensuite, à l’école du Grand Guide, on leur enseignait tout ce qu’ils devaient savoir sur la société parfaite où ils s’intégreraient tout naturellement plus tard, en tant que membres de la race supérieure. Dès qu’ils étaient en âge de tenir une arme de gros calibre, ils apprenaient à massacrer les races inférieures durant des stages à l’armée du Guide Rouge. Parallèlement, ils suivaient constamment des cours religieux afin de leur expliquer que Dieu était en colère à cause des races inférieures et qu’ils devaient ramener l’ordre en les massacrant et en s’imposant en maîtres absolus des épargnés.
Les professeurs d’éducation civique leur apprenaient aussi l’hymne de la nation Guide dont voici un extrait : "Aux armes, citoyens... qu’un sang impur abreuve nos sillons..." Les joyeux bambins marchaient au pas et en chantant, en rangs serrés derrière le drapeau Rouge Blanc Bleu, le bleu correspondant à la couleur du sang dans les veines, symbole de la vitalité de la nation. Ils devaient d’ailleurs défiler trois fois par an (en juillet, mai et novembre) devant le G.G.R. en lui baisant les pieds. En ces trois occasions ils assistaient aux jeux du cirque depuis les tribunes d’honneur. C’était mieux qu’à la télé !

J’en avais vraiment assez. Mon stock d’eau minérale était terminé. J’étais décidé à partir coûte que coûte ; Je comptais sur mon teint rosé, dû à ma grande consommation de carottes, de betteraves rouges et de jus de raisin, pour passer inaperçu et me faufiler hors de cette ville pourrie jusqu’aux fondations.

Cette réorganisation radicale était parvenue à son but : ce système, soutenu par une armée de fer et par une justice sommaire mais efficace, avait ramené l’ordre. Le problème, c’est que le G.G.R. et ses fidèles citoyens n’avaient toujours pas supprimé les phénomènes anormaux et inexpliqués. Ce n’était pourtant pas si grave, les R. et B. s’y étant parfaitement habitués, cela faisait partie intégrante de leur vie. Et puis ils se dirent qu’ils devaient partir à la conquête de la planète, afin de convertir de force le monde entier et de satisfaire ainsi leur Dieu.

Il pleuvait maintenant du sang pur, sans eau. Et le ciel était déchiré par des bruits d’avions de combat ; le sol tremblait comme si une batterie de missiles thermonucléaires était mise à feu.

HOURRA ! MIRACLE ! Les forces spéciales n’entouraient plus la ville : elles étaient parties ! Je pouvais filer. J’avais pris juste un sac pour faire discret ; j’y bourrais le plus utile et je m’élançais dans l’escalier. En descendant, je croisais trois miliciens du Guide qui montaient avec leurs yeux rouges injectés de sang. Arrivé en bas, je les entendis sonner à mon étage ! La sonnette fut interrompue par une déflagration qui détruisit tout le haut de l’immeuble. je profitais de la confusion pour me glisser entre les miliciens de base qui gardaient la sortie. Je savais qu’ils avaient obligatoirement sonné chez moi car le voisin d’en face s’était noyé. Je ne suis pas resté pour savoir ce qu’ils me voulaient ni pour m’inquiéter de l’état de mon appartement. J’espérais qu’on me croirait mort dans cette explosion et l’incendie qui suivit.

Lentement, discrètement, je parvins à sortir de la ville sans encombre. J’étais soulagé de me tirer de là, comment avais-je pu supporter ces horreurs si longtemps !? De toute façon, si je les avais dénoncées publiquement, je serais mort à l’heure qu’il est, ou dans un hôpital avec un rein et deux yeux en moins, attendant un receveur R. et B. pour mon coeur ;
Comme je m’approchais d’une autre ville, plus petite, je vis qu’elle était recouverte de fumées noirâtres. Le vent me permit d’entendre des bruits sourds et affreux et de sentir la même odeur de mort.
Eh oui ! J’eus la stupeur et l’horreur de me rendre compte que la planète entière était "contaminée", à des stades différents.
Tout le monde était converti au culte du Dieu de la pluie rouge. L’armée du G.G.R. devait être déçue de ne plus avoir de pays à conquérir, de peuples entiers à massacrer. D’autres R. et B. s’en étaient déjà chargés.

Je ne savais plus du tout où aller. Je me sentais complètement perdu, SEUL, en sursis, comme un condamné sous une guillotine. J’errais dans la campagne, en évitant les villages et les champs brûlés par cette guerre sans nom et sans visage, par ce monstre tentaculaire, comparable à l’hydre, avec des têtes Rouges et Blanches partout.
J’appris par ma mini-radio qu’une des premières villes touchées par les "phénomènes" était la mienne, et que le gouvernement, effrayé et désemparé, avait songé à tout détruire avec quelques bombes atomiques. Le nettoyage aurait été efficace, et depuis Hiroshima et Nagasaki peu d’essais réels ont été effectués pour tester les nouveaux modèles. Mais c’était impossible, des tas de cas s’étaient déclarés partout ailleurs et le gouvernement fut d’ailleurs "contaminé" assez rapidement.
Maintenant, il existe une coordination des G.G.R. avec pour chef : le Guide Suprême, élu au suffrage universel par l’élite des R. et B..
Il se met en place une fédération mondiale nommée Fédération Démocratique Pour une Société Pure et Stable (F.D.P.S.P.S.) visant à la paix entre tous les peuples R. et B. et à leur prospérité. Mais malgré tout, une guerre locale s’est déclarée entre frères de sang, car une des parties trouve l’autre trop claire et cette autre trouve la première trop foncée. Cette guerre n’a pas duré ; ils se sont réconciliés pour exterminer un groupe terroriste impur qui pose des bombes partout.

Je me demandais ce que j’allais pouvoir faire de ce manuscrit. Impossible d’utiliser les voies officielles, on le brûlerait, et moi avec, non sans m’avoir préalablement fait subir un lavage de cerveau en H.P. (c’est la coutume pour tous les "opposants"). De toute façon, dans n’importe quelle ville, je serais aussitôt repéré, car j’ai la peau beaucoup moins rouge. En plus, je ne possède pas la nouvelle carte d’identité estampillée R.B.B. (Rouge Blanc Bleu). Pour avoir droit à cette carte, il faut avoir entre autres égorgé, devant témoins sûrs, au moins un exemplaire de la race "impure".
Pour eux j’étais un dissident, un non-intégré volontaire, ils ne me laisseraient pas survivre. Je ne savais que faire. Soit je m’intégrais bon gré mal gré, soit des milices me trucideraient un jour ou l’autre. Le monde entier en était au même stade de folie meurtrière ; aucun endroit n’était épargné.
J’étais désespéré, angoissé, au bord du suicide.

Alors que je sanglotais de rage impuissante, j’ai pu entendre à la radio que les phénomènes avaient cessé. Miracle ! Partout, au même instant, tout s’était arrêté subitement.
C’était déjà ça.

Les R. et B. étaient en liesse ; ils pensaient que leur Dieu était enfin satisfait de leur travail d’épuration acharné et systématique. Pour le remercier et donner libre cours à leur joie, ils égorgèrent quelques milliers d’impurs. La Fédération fit de cette journée une fête mondiale culturelle et religieuse nommée : liesses de sang.
Je me suis dit que ce devait plutôt être le Diable (si tant est qu’il existe) qui était la source de tous ces phénomènes anormaux et qu’il les avait stoppés. Il pouvait être satisfait : la planète entière était un enfer.
Après quelques jours d’orgies purificatrices, les gens se calmèrent. Après quelques mois, ils étaient devenus plus tolérants. Ils ne massacraient et exploitaient les impurs qu’en cas de besoin.

J’avais miraculeusement échappé aux milices. Dans un coin désert, au fin fond de la campagne, j’ai rencontré un jour des non-intégrés volontaires qui n’avaient besoin d’aucun guide pour savoir ce qu’ils avaient à faire. Je fus accepté dans cette communauté qui était d’accord pour publier mon texte, avec le peu de moyens que la fédération lui laissait. Je me sentais revivre. Cette communauté s’était faite discrète durant les sommets du vent de folie, et avait pu survivre ; à présent, elle est à peu près tolérée, mais doit subir des persécutions sournoises.

Voilà, mon récit s’achève. Tout est rentré dans l’ordre. Les R. et B. se sont calmés et les phénomènes inexpliqués ont cessé : pluie de sang, grêle de chair congelée, odeurs de cadavres, de cochon grillé et de produits chimiques périmés, explosions diverses, bruits de guerre, cris de torturés et d’animaux égorgés, chaleur de four crématoire...
Tout est terminé. Les égouts ont retrouvé leur niveau normal et les rues commencent à sécher. Les balayeurs municipaux nettoient quelques flaques noirâtres.

A présent, tout est à peu près calme dans la Fédération Démocratique Pour une Société Pure et Stable et les survivants peuvent continuer de vivre... comme avant.


> Thèmes :  * Société - Noir - Violence
- 2001 - Màj Juillet 2004
 
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David.Myriam : : Artiste : Exposition de créations engagées : nouvelles, poèmes, dessins noir et blanc, films d'animation, dessin sur sable, BD...
David MyriamAdresse auteure :: http://art-engage.net
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